En descendant de sa voiture ce vendredi soir, Julie Gentil, se dit qu’elle avait bien mérité de se délasser dans son jacuzzi. En traversant la rue, elle leva les yeux vers son loft et s’étonna d’y voir une lumière. Très soucieuse de l’environnement, elle faisait toujours très attention d’éteindre les lampes avant toute sortie. Cet oubli montrait bien à quel point, elle était perturbée en ce moment. Depuis la publication de son enquête sur l’hygiène des restaurants asiatiques la semaine passée, elle n’avait pas cessé de supporter critiques et remontrances. Journaliste renommée, Julie avait la confiance de son patron, Mario Marizzo, mais depuis quelques jours, le journal recevait quotidiennement des lettres de menaces ou de plaintes et la tension était montée d’un cran dans la rédaction. Certains de ses collègues l’évitaient, on murmurait dans son dos et certaines rumeurs lui reprochaient son manque d’objectivité dans la rédaction de son enquête. Que son professionnalisme soit remis en question par des collègues qu’elle considérait comme des amis, la blessait énormément.

Elle qui était une spécialiste et une grande fan de l’Asie, n’aurait jamais attaqué ce milieu sans preuve. Pour cet article, elle avait mené une enquête minutieuse et s’était entourée de spécialistes compétents.

Malgré ses bonnes résolutions d’oublier cette affaire pour le week-end, elle y pensait encore en tournant la clé dans la serrure de son appartement. Elle remua la clé un moment avant de réaliser que celle-ci tournait dans le vide.

- Je n’ai pas fermé la porte en partant ce matin ? Décidemment, je suis vraiment surmenée, pensa-t-elle.

En entrant, elle ramassa le courrier glissé sous sa porte par la gardienne de l’immeuble, une femme fainéante et peu aimable qui ne lui adressait plus la parole depuis que Julie avait oublié de lui remettre ses étrennes.

Deux enveloppes attirèrent particulièrement son attention.

L’adresse de la première semblait tapée à la machine. En l’ouvrant, elle découvrit une lettre anonyme écrite avec des coupures de presse. Elle sentit un frisson lui parcourir le dos. La rédaction recevait des lettres de ce type tous les jours, mais c’était la première fois qu’elle en recevait une chez elle. L’idée qu’un de ces malades puissent connaître son adresse personnelle l’a mis très mal à l’aise. Elle referma vite la porte derrière elle. Mais en tentant de déchiffrer la lettre, elle fut encore plus perturbée : le message était incompréhensible, comme si l’auteur avait utilisé un code secret. Trop fatiguée pour réfléchir, elle reposa le courrier sur la table et se dit que ce message devait cacher des insultes qui pourraient sûrement attendre le lendemain pour être déchiffrées.

Elle s’attarda donc sur le deuxième courrier qui portait le tampon du notaire. Un mois plus tôt, Julie avait perdu sa grand-mère, sa Nanou adorée, une femme richissime de quatre-vingt dix-huit ans qui avait bien mérité de se reposer pour l’éternité. Julie n’avait plus son père, mort d’une grave maladie il y a plusieurs années. Elle devenait donc avec son frère Claude, les seuls héritiers de sa fortune. Quand ils avaient été tous les deux convoqués chez le notaire, Julie avait découvert avec étonnement que sa chère grand-mère avait décidée de la choisir comme unique héritière. Cette nouvelle avait mis son frère dans une colère noire. Il avait quitté le bureau en claquant la porte et en la traitant de tous les noms d’oiseaux. Malgré ses nombreux messages laissés sur son répondeur, Julie n’avait pas eu de nouvelles de Claude depuis.
Comme elle le pensait, le courrier du notaire confirmait la décision prise par sa Nanou sur son testament. Dans quelques temps, elle hériterait seule de plusieurs millions d’euros. Elle comprenait que son frère soit amer mais elle n’était pas du tout responsable de cette décision qui l’avait surprise autant que lui. Claude était boucher et il avait toujours été jaloux de la réussite de sa soeur, journaliste dans un grand quotidien national. Il la titillait souvent en l’appelant « l’intello » et ces attaques permanentes avaient fini par mettre de la distance entre le frère et la soeur. Julie sentait que cet héritage allait créer une rupture définitive entre eux.

Elle fit coulisser une des cloisons japonaises de son appartement aux couleurs du Soleil Levant pour rejoindre sa salle de bain. Elle fil couler l’eau bien chaude du jacuzzi. Elle prenait son kimono de soie, en rêvant à ce moment de détente, quand le téléphone retentit.

- Allo ?

Silence. Puis un long soupir à l’autre bout du fil.

- Allo ? répéta-t-elle.
- C’est Pierre-Jean, répondit une voix fébrile.

Il ne manquait plus que ça, pensa Julie. Pierre-Jean était l’ancien compagnon de Julie. Elle l’avait quitté quelques semaines plus tôt.

- Je ne supporte pas cette rupture, sanglota-t-il.
- Où es-tu ? s’inquiéta-t-elle.
- Je vais faire une bêtise, je te préviens, dit l'homme.
- Attends…

Mais Pierre-Jean avait raccroché. Elle tenta de le rappeler aussitôt sur son portable et tomba sur sa messagerie. Elle laissa un message rassurant lui demandant de le rappeler au plus vite.

Après une bonne demie heure d’attente. Elle décida de se diriger de nouveau dans la salle de bain pour prendre ce bain tant mérité. En traversant le couloir, elle ne remarqua pas que le grand sabre, rapporté l’an passé d’un voyage au Japon, avait disparu du mur.

Elle se glissa dans le bain bouillonnant, mis les écouteurs de son lecteur MP3 sur ses oreilles et ferma les yeux pour tenter de se détendre.

Ereintée et bercée par la musique, elle ne sentit pas l’ombre se glisser derrière elle